Par Jacques Leenhardt

(Jacques Leenhardt est directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il a publié différents ouvrages de critique d’art, il est commissaire d’expositions et il s’intéresse notamment au paysage, aux jardins et à tout sorte de sujet faisant lien entre l’humain et la nature. Ce n’est pas par hasard qu’au moment où je lui ai consulté pour la première fois pour discuter du projet 3C, en plus de sa disponibilité et de son écoute, il m’a montré ce joli texte sur le terroir écrit en 2003. Et, surprise! Il s’avère qu’il est aussi viticulteur depuis assez longtemps. Qui de mieux pour partager ses réflexions à propos du terroir de cette manière si proche? Merci de ta générosité, Jacques! Bonne lecture à tous!)

La terre, nous la touchons. Elle a cette présence des choses qui portent en soi le principe même de leur transformation : la vie, la germination, la croissance.

Mais la terre nous échappe aussi car en elle demeure quelque chose de toujours caché. Janus bifrons, la terre ne donne que sa face en échange. C’est pourquoi nous pressentons toujours en elle des profondeurs, des couches cachées et empilées dans l’épaisseur du feuilletage géologique. Et à mesure que par l’esprit nous pénétrons sous cette surface toute d’apparence, la terre devient plus mystérieuse et chaude, jusqu’à brûler de la chaleur terrible du feu terrestre qu’elle couve, enfer potentiel quand bien même elle ne nous offrirait que la surface glacée de son hiver.

Ce que nous touchons vraiment de nos doigts n’est donc qu’une fine pellicule visible ; le reste, nous l’imaginons.

Terre a donné lieu à terrain, nom propre et adjectif. Ce sont les qualités propres à un espace de terre qui font le terrain. On peut le connaître, le reconnaître voire le tâter ce terrain pour lequel il existe divers types d’expertise.

Le territoire pour sa part, lie ensemble la terre et les hommes. Un territoire est une étendue sur laquelle vit un groupe humain. Et comme tout ce qui vit est jaloux de ce qui permet sa survie, le territoire est une désignation limitative et exclusive, comme par exemple en éthologie, lorsqu’on parle de l’espace vital qu’un animal délimite pour soi et duquel il exclut les autres de sa race. C’est mon territoire, proclame métaphoriquement tout spécialiste, se prenant pour un chien et craignant qu’on vienne empiéter sur son territoire ou ses plates-bandes.

Entre terrain et territoire, la langue a conçu un espace restreint à la notion de terroir, où les qualités du terrain sont envisagées essentiellement sous l’angle de leurs aptitudes agricoles, et plus spécifiquement encore à la culture de la vigne. Un goût de terroir est usité dès le XVI ème siècle pour parler de la manière dont l’épaisseur géologique donne des qualités spécifiques au vin.

Ce détour par les mots est une ouverture sur notre imaginaire. La langue fabrique, à travers le lexique, les doublets, les acceptions, le cadre de notre pensée et de notre perception. De plus, les mots ne font pas que désigner des realia, des choses que nous avons devant nous. Elle ne fait pas que dénoter les choses du monde, elle les connote, c’est-à-dire qu’elle enrichit le sens lexical des sens émotionnels cristallisés à propos de chaque mot dans l’usage social de la langue. La connotation est une des puissances de l’imaginaire, elle fait entrer l’idéologie dans le discours, sans s’en prévaloir.

Le mot terroir dit plus que la terre. Il associe à la terre, âpre ou généreuse, les valeurs traditionnelles liées au travail agricole. Il rappelle dans notre mémoire les générations successives, la sélection des plants, le labeur attentif, le temps accumulé et le soin : labor improbus omnia vincit (un travail opiniâtre vient à bout de tout).  Le mot terroir et ses connotations « naturalise », si j’ose dire, l’authenticité du monde de la terre, comme si on pouvait à travers lui saisir cette authenticité, la toucher, se l’approprier.

La terre est un mot trop fort dans nos pays de tradition agraire, pour désigner simplement une chose, même fertile. La nécessité de rendre compte des valeurs que notre mémoire laborieuse a construites, a poussé la langue à forger ce mot terroir comme un doublet du mot terre, qui porte en lui-même cet univers de valeurs. Le système qui connote le mot terre pour donner son plein sens à celui de terroir est le résultat de la sacralisation non seulement du travail, comme accompagnement de la nature, mais aussi de la vigne comme métaphore de l’homme, du vin comme métaphore du sang et finalement de cet ensemble comme registre métaphorique fondateur du sacrement de l’eucharistie et de l’imagerie religieuse.

La connotation déclenche une communion spirituelle, le terroir appelle le sang laborieux du travailleur, le sang généreux de la vigne et le sang rédempteur du Christ. Dans cette opération, le labeur de la vigne est élevé à la sainteté, laquelle redescend sur terre en valeur patrimoniale.

C’est ainsi que le terroir est devenu, à travers le système promotionnel des appellations, une valeur patrimoniale. Son invocation est devenue un label d’authenticité, une marque à commercialiser et un bien à transmettre. Comme tout patrimoine, le terroir est, en fonction de sa valeur économique autant que symbolique — car nous ne voulons perdre ni l’un ni l’autre —  un bien à protéger.

Or ce passage de la terre au terroir a constitué, dans la longue période de son établissement dans notre imaginaire, une opération subtile et délicate. Il a été le résultat d’une alchimie que menacent aujourd’hui des signes venant du monde agricole qui s’inscrivent en contradiction par rapport à ce qui a construit, à travers le temps, la force mythique de cette authenticité. Ceux-là sont susceptibles de dénaturer la terre, nitrates, azote, pesticides, et partant à remettre en cause sa transmutation en terroir.

L’agriculture, sur laquelle se fondait l’authenticité traditionnelle est devenue depuis une décennie, dans l’imaginaire de beaucoup de gens, une menace pour l’environnement. C’est là une rupture fondamentale.

Il faut rappeler en effet que le modèle traditionnel, qui alliait depuis des millénaires travail et nature pour en faire le symbole même de l’humanité, a eu tendance à perdre de son efficacité symbolique. Nous nous trouvons désormais en face de deux réalités distinctes et potentiellement contradictoires : la nature d’une part, en voie de sacralisation, dans un esprit écologique souvent fondamentaliste, et le travail agricole, en voie de diabolisation. La conscience écologique, dans sa dimension générale et non fondamentaliste, qui a grandi sur les ruines de ce modèle traditionnel, a fait éclater le concept traditionnel de nature, lequel s’accommodait fort bien du travail agricole. Les paysans étaient les jardiniers de la nature, sous-entendu, ils travaillaient une nature qu’il n’était pas nécessaire de protéger. En quelques années s’est opéré un retournement, sans doute pas total encore, mais significatif, qui a permis qu’on croie nécessaire aujourd’hui de discerner l’environnement, concept écologique, de l’espace rural. Avant peut-être de les opposer.

La préservation de la nature comme la transformation en patrimoine de la nature et de certaines modalités culturales, sont le symptôme de cette rupture. Lorsque l’UNESCO a voulu classer au Patrimoine de l’Humanité le vignoble de Saint-Emilion, l’UNESCO, sans y penser, car l’enfer est pavé de bonnes intentions, a mis le doigt sur une contradiction essentielle : elle voulait protéger des paysages portant témoignage d’une tradition viticole, l’inscription dans le territoire des savoirs faire qui avaient permis que la terre devienne terroir. Mais en considérant le paysage de Saint-Emilion comme un territoire sans viticulteurs, comme un pays sans paysans puisqu’il est généralement reconnu que le paysan ne connaît pas la notion de paysage, elle a pris le risque de patrimonialiser le paysage en question, d’en faire un territoire imaginaire où ne travailleraient que des valeurs traditionnelles, où viendraient se promener des amateurs de paysage, des touristes plutôt que des viticulteurs. C’est pourquoi ces derniers ont eu raison de répliquer que leur territoire n’a de valeur qu’aussi longtemps qu’il y a des viticulteurs pour le cultiver et le transformer ; qu’il n’est donc pas immuable, terroir finalement plutôt que paysage, plutôt qu’image d’un pays conforme aux clichés qu’on sait vendre aujourd’hui aux citadins en mal de valeurs intemporelles. Ils ont répliqué au nom d’une pratique ancestrale, en s’opposant, en quelque sorte, à la concrétisation de l’imaginaire urbain qui exige la transformation de leur territoire en patrimoine.

L’imaginaire que construisent les hommes pour donner sens à leur activité sur la terre doit rester une force vivante. Si le vignoble ou la ville ou tout autre territoire auquel l’homme a donné les marques de sa vie change de forme, comme il change chaque saison de couleur, il n’en resteront pas moins les porteurs de valeurs humaines et de beautés. Seule leur transformation en des biens figés, en des cartes postales où on ne saurait respirer l’air libre de la vie, seule donc ce que j’appellerai leur patrimonialisation esthétique serait de nature à les tuer.

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