Il est impossible de rester indifférente à l’oeuvre de Yayoi Kusama. L’artiste vivante la plus connue au monde a su créer, avec ses pois et petits pois répandus partout dans ses peintures, sculptures, corps, films, photos, vêtements et dans sa vie même… un lexique singulier, personnel et tellement puissant que je me risquerai à dire que presque personne au monde n’aurait pu l’ignorer. Et voici que madame Kusama a réussi son but ultime, être une artiste révolutionnaire reconnue à la hauteur de ses ambitions et de son talent. Ce qui n’a évidemment pas été facile pour une femme, japonaise, aux Etats-Unis, juste dans l’après seconde guerre mondiale.

Kusama Infinity est un film documentaire de 2018 sur l’artiste et son oeuvre qui vient juste d’être présenté en avant-première ce mois-ci au cinéma Castillet de Perpignan. C’est un joli voyage où s’entremêlent son histoire de vie et l’histoire de ses créations artistiques. On la voit reprendre son parcours depuis sa découverte du dessin jusqu’au moment présent. Et, ce qui est bien dans le documentaire, c’est qu’on la suit dans son chemin à travers ses oeuvres. Yayoi a la générosité de nous parler franchement et de nous prendre par la main dans le flux de ses images.

C’est en regardant ce film qu’on découvre les origines de ses pois iconiques. Et là, ils se dévoilent liquides, jonctions de la lumière et de la surface de la mer lors de son départ en avion pour l’Amérique. Les pois sont des pois de lumière et d’eau, un flux de couleurs, de lumière et de textures… la poésie de cette image nous permettant de mieux comprendre la fascination que ses oeuvres peuvent déclencher en nous. Tout peut disparaître en petits pois de lumière. Tout peut se dissoudre en petits pois atomiques, essentiels, telle Yayoi qui évoque jeune adulte un sentiment primordial de dissolution dans un immense champ de fleurs, expérience plutôt terrifiante de ce qu’on pourrait nommer un sentiment océanique. Et pourtant, au travers de cette dissolution souvent cherchée et crainte elle approchera dans son immense clarté le sentiment d’amour.

Le documentaire se perd un peu lorsque les uns et les autres essayent d’expliquer l’oeuvre de Kusama par le biais de sa pathologie psychique. Certes, Yayoi elle-même peut revendiquer ses origines dans ses traumas d’enfance. Et on peut bien y tisser un lien entre ses sculptures molles et le témoignage, enfant, de son père avec d’autres femmes. Mais ce qui est légitime pour l’artiste dans sa quête d’un mythe des origines qui se l’explique à elle-même et qui l’aide à surmonter des étapes de grande souffrance apparaît comme un discours beaucoup trop facile et même appauvrissant de son oeuvre lorsqu’il sort de la bouche des experts. L’oeuvre de Yayoi n’est pas la résultant de sa maladie psychique. Il suffit de vérifier dans les hôpitaux psychiatriques partout dans le monde combien de Yayois existent. Dans l’oeuvre de Kusama on peut s’interroger sur l’impact de sa vie psychique, tout autant que de son histoire personnelle, mais la force de son oeuvre est surtout la résultante d’une puissante énergie créatrice, d’un désir de s’affirmer et indubitablement d’une solide formation en arts plastiques … d’un immense intérêt dans la pratique des arts, d’un effort quotidien et d’un dialogue permanent avec son époque ET avec l’art de son époque. On a beau être malade, ça ne nous fait pas pour autant devenir des artistes. Yayoi, il n’y en a qu’une.

Son regard percutant et perturbateur semble capable de nous mettre mal à l’aise. Tout autant que ses performances si subversives des années 60, l’effet produit est celui de perte des limites, de mise en danger ,de se voir emporté comme par un tsunami. Une fois de plus le flux, le courant qui ramasse tout au passage, la dissolution dans quelque chose de menaçant. Dans ses dessins et peintures, des êtres toujours un peu fantastiques apparaissent de temps en temps. Très sombres dans les années 50 ou 80, très colorées actuellement. Elles sont là, ces petites créatures étranges, entre Miró et des bactéries microscopiques. En tout cas, le flux semble toujours aussi présent aujourd’hui.

Des oeuvres de Yayoi Kusama, celle qui m’a fait la plus forte impression ce sont ses Infinity Mirrors. C’est avec eux que la peinture devient pour la première fois immersive. On ne la regarde plus, on s’y plonge, du tout au tout, partout jusqu’à l’infini. L’art comme expérience n’est que plus vraie lorsqu’on pénètre dans une de ses installations. On peut s’y dissoudre, s’en effrayer. Ou on peut juste s’émerveiller. Comme une petite fille qui voit pour la première fois la lumière d’un coucher de soleil qui se fond à la mer.

Si vous avez un peu de temps, allez voir Kusama Infinity au cinéma. Ce qu’elle fait, Yayoi, c’est une poésie liquide et infinie.

NB : Alessandra M. Ribeiro, psychologue et psychanalyste, brésilienne perdue en France assez longtemps pour y avoir fait pousser ses racines mais pas depuis si longtemps qu’elle soit capable de maîtriser toutes les finesses de la langue de Molière nous livre ici son émotion brute, dans son style baroque et poétique et affirme son aversion pour les poncifs de l’interprétation bien pensante qui subvertissent les créations des artistes.

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