(Une création à 4 mains et à 2 cerveaux désaltérés. Par Joel Aymerich et Christophe Daclin)

L’art contemporain a le don immanquablement d’éveiller mes papilles synaptiques : l’effervescence est assurée. Tout comme le vin nature bouleverse mes conceptions primales d’œnologue,  lui qui impose à  mes papilles et à mes synapses, comme me le disait ma grand-mère, à tourner ma langue 7 fois dans ma bouche avant de parler.

Calce, Paysages liquides, enfin un sujet à la démesure de ma mauvaise foi. La bataille conceptuelle va faire rage. Sans concession, mais loyalement, je me livrerai à vous.

Dans cette contrée aride, parler d’un paysage liquide nécessite une imagination fertile, voire sans limite, et beaucoup plus de mots que d’actes, comme nous les offrent souvent les dits amateurs d’arts contemporains. De leurs cadeaux je me passerais bien…

Attention, je ne dis pas que l’examen de ces Paysages liquides n’est pas possible, il risque juste sous le soleil des garrigues catalanes de nous pousser dans des divagations fiévreuses qui nous conduiront indubitablement à faire appel à l’industrie pharmaceutique plutôt qu’aux tisanes de ma grand-mère.

Prudence, l’aventure est délicate.

Muni d’un scaphandre, d’une échelle de corde, d’une lampe frontale et de ma connection à wikipedia, je me suis aventuré dans les  plus sombres recoins de mon cortex. Aventure palpitante s’il en est, mais risquée à n’en pas douter…

Loin, loin, profondément au cœur des cablages cérébraux qui coordonnent d’habitude la rectitude des sillons de ma charrue, des méandres sont apparus quand j’ai approché ces flots des Paysages liquides.

Cette petite forme – de paysage fluvial – était-il l’objet de ma recherche ?

Cette clarté, fugace, insignifiante, rayonnait faiblement.

Du bleu au rouge, ces couleurs mélangées n’étaient-elles pas le spectre chromatique d’une faible lumière qui aurait traversé subrepticement la seule et unique goutte de pluie qui aurait été vue dans ce paysage liquide de Calce, de mémoire de grand-mère ?

M’approchant encore, je distingue du vert, de l’ocre, puis des reliefs même, des formes variées, j’y reconnais des vignes, des ifs, cyprès et même routes sinueuses,  maisons et clochers…

Sous cette chaleur calc-inante d’une après-midi estivale, réalité et délire se confondent. D’autant que le ventilateur de mon scaphandre commence à ressembler dans mon esprit à ces grandes éoliennes blanches qui tournent lentement, trop lentement en tout cas pour m’apporter fraicheur et lucidité…

Ces méandres fluviaux fusionnent maintenant avec la RD 900 bituminée, yeux rivés au bitume fumant, je perds le fil de mon introspection, clochers en ruine, maison en forme de champignon, goupillons en forme d’éolienne, couleurs inconnues, formes incomplètes, ne me serais-je pas offert gratuitement jusqu’à ma perte à l’art comptant pour rien ?

Des gouttes perlent sur mon visage, signe que je vis encore, et me remettant au fil de l’eau sur la piste des Paysages liquides. Prenant appuis d’un caillou bien minéral dont j’éprouve les qualités physiques rassurantes, ma sueur acide entre en réaction avec ce calcaire… je suis dans le réel.

Objet inanimé, mon seul ami, je te regarde, toi qui m’accompagne chaque jour, le caillou étant indubitablement le plus fidèle ami du viticulteur…. Il est toujours à ses côtés. Ne fait jamais défaut.

Caillou, as-tu une âme ? Tu sais m’offrir le chemin du réconfort, et perdu, comprenant que l’effort de te rouler dans le sens de la pente est le seul dont je suis là maintenant capable, c’est bien toi qui me sort de cet enfer liquide que j’ai voulu voir frémir. Et qui m’a fait frémir…. flétrir…

Lilliputien, frayant mon passage avec mon sécateur entre synapses, cellules gliales et médiateurs chimique, mon caillou est ma lueur d’espoir, mon phare, ma vie…

Un personnage émerge de cette jungle – sèche – , se dresse de toute sa hauteur, et sa voix rocailleuse qui a marqué mon enfance, me dit « mon petit, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », « lâche ce caillou car boule qui roule n’amasse pas mousse » et « continue à chercher là un paysage liquide dans la garrigue et tu ne trouveras jamais chaussure à ton pied »…

C’est ma grand-mère, à qui je voue un culte mi-oedipien, mi- dyonisaque.

A moitié rassuré par sa sagesse, n’a-t-elle pas le discours d’un sphinx qui se serait télétransporté au pied de la C2 du parc éolien catalan, je vois le fossé rempli d’eau dans lequel je risque de vaciller moi qui suis habituellement plus rasséréné par des spiritueux que par des nourritures spirituelles….

Fouillant mes poches dans un réflexe instinctif, un reste de fromage me ravi. Du Cousteron. Dur. Sec. Mais informe, qui se liquéfie entre mes doigts… Est-ce la résolution de l’énigme du Sphinx, faire jaillir d’une pierre un liquide ?

Rassemblant tout mon assurance, réprimant toutes mes peurs et essuyant ma sueur, ce caillou au cœur de ma main, je crie et ma voix  brassée par des pales fuselées, furtives et anéchoïdes explose au cœur du paysage : « Alessandra, de cette roche sortira de l’eau, et cet art ne partira pas à vaux l’eau. »

Pour un viticulteur, le miracle de la transformation de l’eau en vin est bien falot, mais cette performance-là, cette goutte qui transsude du solide marquera les générations à venir, à n’en point douter.

Cette puissance m’interroge… comment ai-je trouvé cette divine issue alors que j’étais si proche de l’enfer ?

« Cher ami, me dit Alessandra, c’est de l’art conceptuel… de Rien on en fait Rien en laissant transpirer qu’on en a fait Quelque chose… »

Cette pensée abyssale illumine enfin les Paysages liquides que je parcours jour après jour sous le soleil, avec comme seuls amis mon caillou et mon tracteur.

Le scaphandre, ma lampe frontale et ma corde sont aujourd’hui dans mon Casot, empoussiérés, et mon cerveau, libéré, voit enfin l’Eau où elle n’est pas, même si mes papilles la considèrent moins désaltérante quand elle n’est que conceptuelle…

Joel Aymerich et Christophe Daclin

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