Poète majeur du XXᵉ siècle, Jules Supervielle, franco-uruguayen, nous offre une fable aquatique, tragique où la solitude d’une enfant nous renvoie à notre propre être au monde. Face à l’océan, quelle mécanique des fluides envisager ?

Le  mausolée, le couloir, le désir, l’illusion, l’avenir, le liquide amniotique, etc. ?

Plongeant dans ce conte tout devient vague.

Merci Emma.

HSV

   Comment s’était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l’aide de quels architectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d’un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu’elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l’eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ?

   Comment cela tenait-il debout sans même être ballotté par les vagues ?

   Et cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabot d’un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle marchait sur la terre ferme ? Comment se faisait-il … ?

   Nous dirons les choses au fur et à mesure que nous les verrons et que nous saurons. Et ce qui doit rester obscur le sera malgré nous.

   À l’approche d’un navire, avant même qu’il fût perceptible à l’horizon, l’enfant était prise d’un grand sommeil, et le village disparaissait, complétement sous les flots. Et c’est ainsi que nul marin, même au bout d’une longue-vue, n’avait jamais aperçu le village ni même soupçonné son existence.

   L’enfant se croyait la seule petite fille au monde. Savait-elle seulement qu’elle était une petite fille ?

   Elle n’était pas très jolie à cause de ses dents un peu écartées, de son nez un peu trop retroussé, mais elle avait la peau très blanche avec taches de douceur, je veux dire de rousseur. Et sa petite personne commandée par des yeux gris, modestes mais très lumineux, vous faisait passer dans le corps, jusqu’à l’âme, une grande surprise qui arrivait du fond des temps.

   Dans la rue, la seule de cette petite ville, l’enfant regardait parfois à droite et à gauche comme si elle eût attendu de quelqu’un un léger salut de la main ou de la tête, un signal amical. Simple impression qu’elle donnait, sans le savoir, puisque rien ne pouvait venir, ni personne, dans ce village perdu et toujours prêt à s’évanouir.

[…]

   Dans une malle de sa chambre se trouvaient des papiers de famille, quelques cartes postales de Dakar, Rio de Janeiro, Hong-Kong, signées : Charles ou C ; Liévens, et adressées à Steenvoorde (Nord). L’enfant de la haute mer ignorait ce qu’étaient ces pays lointains et ce Charles et ce Steenvoorde.

   Elle conservait aussi, dans une armoire, un album de photographies. L’une d’elles représentait une enfant qui ressemblait beaucoup à la fillette de l’Océan, et souvent celle-ci la contemplait avec humilité : c’était toujours l’image qui lui paraissait avoir raison, être dans le vrai ; elle tenait un cerceau à la main. L’enfant en avait cherché un pareil dans toutes les maisons du village. Et un jour elle pensa avoir trouvé : c’était un cercle de fer d’un tonneau, mais à peine eut-elle essayé de courir avec lui dans la rue marine que le cerceau gagna le large.

Jules Supervielle, L’enfant de la haute mer, 1931, Gallimard, p.7-13.

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