Le billet vous propose cette semaine une version féminine des Paysages liquides. Notre voix sera celle de l’intellectuelle française Hélène Cixous. Née à Oran en 1937, angliciste de formation, elle a une œuvre considérable en tant que dramaturge, essayiste, écrivaine. Amie de Jacques Derrida, lacanienne de posture, elle influença grandement le féminisme moderne. Dans son manifeste Le Rire de La Méduse (1975) elle enjoint les femmes à produire une écriture féminine. Un texte où tout serait fluide, sans coupures, sans calculs, sans arrogance. Son livre eut un retentissement considérable notamment dans le monde anglo-saxon. Quelle réception en 2020 ?

Écoutons une version féminine des paysages liquides.

HSV

Impétueuse, déchaînée, elle est de la race des vagues.

Elle se lève, elle approche, elle se dresse, elle atteint, recouvre, lave un rivage, coule épouser les moindres plis de la falaise, déjà elle est une autre, se relevant, lançant haut l’immensité frangée de son corps, se succède et recouvre, découvre, polit, fait luire le corps de pierre avec de doux reflux qui désertent pas, qui reviennent à la non-origine sans bord, comme si elle se rappelait pour revenir comme jamais encore…

Elle n’a jamais tenu « en place » ; explosion, diffusion, effervescence, abondance, elle jouit en s’illimitant, hors de moi, hors du même, loin d’un centre, d’une capitale de son « continent noir », bien loin de ce foyer auquel l’homme la ramène afin qu’elle entretienne son feu à lui menacé d’extinction. Elle est sa gardienne à lui ;, mais il faut qu’il la surveille, car elle peut être aussi sa tempête : « aurai-je ma tempête qui me tuera ? Ou m’éteindrai-je comme une lampe qui n’attend pas d’être soufflé par le vent mais qui meurt lasse et rassasié de soi ?… ou : m’éteindrai-je moi-même pour ne pas brûler jusqu’au bout ? ainsi s’interroge l’énergie masculine, dont la réserve d’huile a des limites. Or, que l’énergie féminine ait des ressources immenses n’est pas sans conséquences, encore bien rarement analysées, sur l’échange en général, sur la vie amoureuse, et sur le sort fait au désir de la femme. Excédante : elle « exagère », craint-il. Et l’ironie de son sort fait qu’elle est ou bien ce « rien » qui scande le « cas Dora » (« Vous savez que ma femme n’est rien pour moi »), ou ce trop, trop retourné en pas-assez, le « pas comme il faudrait » qui lui rappelle que son maître est du côté des bornes.

Elle ne tient pas en place, elle déborde. Épanchement qui peut être angoissant, puisque, déliée, elle peut craindre – et faire craindre à l’autre- un égarement sans terme, une folie. Mais qui peut, dans le vertige, être – si l’on ne fétichise pas le personnel, la permanence de l’identité – un « où suis-je », un « qui jouit là » enivrant, questions qui affolent la raison, le principe d’unité, et qui ne se posent pas, qui ne demandent pas une réponse, qui ouvrent l’espace où erre la femme- vague folle.

Extrait. Hélène Cixous Le Rire de la Méduse. Galilée. P. 124-125

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