Presque verte ou à d’autres moments luisante, l’eau reçoit une lumière qui passe entre les nuages, là-bas, et n’atteint pas les petits arbres à la limite desquels il demeure curieux, caché. Soudain le vent sépare les nuages, le soleil d’une seule goulée boit le reste de brume et, plutôt bleue, l’eau paraît n’ayant pas d’autre rive, l’eau jusqu’à l’horizon, c’est peut-être, pense-t-il avec crainte, émotion, qu’il est arrivé à la fin de la terre. Au fond, loin, où la vue s’arrête, le ciel trempe dans l’eau. Il se risque sur le sable, une sable sec, plus fin et plus profond que celui qu’il a foulé sur le bord des rivières, puis à mesure qu’il avance humide, lissé, dur, sable où il remarque une trace double – des grands pieds, des petits pieds d’enfant – mais dans la direction que les jambes ont prise il n’y a rien, non plus dans la direction d’où elles venaient, seulement souches, racines, portions de branches à demi ensablées, usées, blanches sous le soleil, et là, posées en lignes sinueuses, des coquilles variées craquent sous ses semelles. Une pente juste susceptible descend vers l’eau, il se méfie, le sol pourrait devenir mou. Brille, sec ou humide, le sable, de parcelles infimes, comme poudré de lumière. Des endroits mouillés brillent à contre-jour et encore de soleil fait sortir des éclats roses ou verts du creux de certaines coquilles. Sans négliger de regarder toujours d’un côté puis de l’autre si l’homme avec l’enfant ou d’autres ne viennent pas sur lui, il avance encore, voir l’eau, ce faisant ramasse une coquille, deux, trois (variété la plus grande, du moins pour notre hémisphère, d’une espèce dite peigne qu’on baptisa Saint-Jacques tandis qu’elle servait de coupe, à la ceinture des pèlerins pendue). Il s’approche assez pour découvrir que l’eau, dans le trou là-bas, tout au bout de la terre – encore celle-c se termine-t-elle par une étendue de poussière lavée que l’eau détrempe – chaude, l’eau est chaude, même elle bout comme l’eau dans la marmite de cuir quand on y plonge des pierres sorties du feu, la preuve en est qu’elle remue, se soulève, qu’elle écume surtout. Il demeure accroupi, penché, à observer le bouillonnement de l’eau qui se soulève, retombe, crache, bave. Il s’aperçoit qu’insidieusement elle rampe vers lui, lèche le sable et petit à petit monte en se cachant derrière des poignées de plantes d’eau arrachées, brunes ou vertes, luisantes, qu’elle pousse, reprend, pousse plus haut. L’eau paraît jouer, danser, avec ces lanières souples, roulées, déroulées, elle amuse celui qui regarde et pendant ce temps progresse à plat, recule, saute encore, animée toujours d’un petit flot qui mord le sable, feule, s’étouffe dans l’écume et recommence. Sous ses pieds qui s’enfoncent le sable devient plus mou, il ne veut pas être englué, glisser dans la marmite bouillante, il recule, ramasse encore quelques coquilles, en rejette, garde les plus grandes. Deux fois sa main droite remplit sa paume gauche de très petits escargots vides jaune clair et jaune foncé (ce jaune que depuis le XVIͤ seulement on appelle orangé). Des empreintes de pieds nus, taille moyenne, sont dirigées parmi les coquillages à l’inverse des autres, puis effacées. Il se retourne dix fois mais atteint les premiers arbres, là constate que l’eau bleue n’est plus dans le fond où il l’avait aperçue en arrivant : elle a monté une partie de la pente, voulait-elle l’attraper de ses lèvres écumantes, le faire choir dans la salive, brûlante et agitée ?

Un piège cette étendue qui scintille, resplendit des reflets du soleil dans les gouttes, les mouillures, les nacres, les paillettes du mica. Il fait entrer les coquilles dans son sac à dos, regarde encore sous le soleil vertical l’endroit où on ne peut pas aller plus loin, puis il part en courant. Trois coquilles pour sa mère, trois coquilles pour lui.

Extrait, Jean-Loup Trassard, Dormance, Gallimard, 2000, p. 63-65

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